Politique | Sociologie
Ecrivez le premier commentaire !

« Je ne discute pas avec Moscou »

Lors d’une restitution d’expertise, un Inspecteur du Travail a livré une anecdote à propos de sa première rencontre avec un employeur. Un établissement connaissait un grave conflit social suite à un incident à la fois très trivial et terriblement politique.

Le contremaître avait décidé de verrouiller les toilettes et de conserver la clé sur lui. A moins de pisser dans leur casquette, les ouvriers devaient donc impérativement passer par lui pour se soulager. La révolte grondait mais le contremaître campait sur ses positions d’homme incontournable et souhaiter mener jusqu’au bout sa chasse aux tire-au-flanc. L’Inspecteur novice est dépêché sur place, sommé de régler avant explosion ce conflit de dame-pipi. Le patron déboule alors de son bureau et lâche : « Je ne discute pas avec Moscou ».

Les difficultés du patronat à reconnaître la légitimité du droit du travail et de leurs représentants ne datent pas d’hier. Le refus prend parfois un tour criminel, comme dans cette affaire de septembre 2004, dans laquelle un viticulteur avait tiré (mortellement) au fusil sur deux Inspecteurs du travail.

L’Inspection du travail, la Médecine du travail et les experts en risques psychosociaux partagent un quotidien certes moins dramatique, mais politiquement tout aussi ravageur. N’importe quelle attaque à l’arme à feu sera plus ou moins couverte par les médias et fera frémir à souhait les citoyens, tandis que sont passées sous silence les gestuelles disqualifiantes de tous les jours (haussement de sourcils, coupure de la parole, « oubli » dans l’ordre du jour, tracasseries administratives…). Ces façons de faire semblent certes minuscules mais elles sont si nombreuses qu’un édifice d’illégimité se dresse parfois entre les employeurs et les acteurs de la prévention de la santé au travail. Sans que l’expert ou l’inspecteur soient toujours suspectés de sympathies soviétiques, ils peuvent parfois passer pour des « rouges » avançant masqués pour mieux frapper au coeur de l’entreprise.

Ces résistances sont l’expression d’une culture politique selon laquelle le patron est le seul maître à bord et saura ménager à lui seul la chèvre et le choux. Refuser de « parler avec Moscou » n’est pas toujours le signe d’un désintérêt pour la chose sociale, mais manifeste plutôt une volonté de contrôle mêlée à la crainte que le social peut tuer l’économie s’il est pris en main par des « illuminés ». Une fois dépassé le stade de surdité idéologique et irrationnelle, parfois après des pressions légales ou judiciaires (ça aide bien…), le refus d’écouter peut céder la place à la capacité d’entendre (tout en voulant garder les rênes cependant).

Décembre 2008/ « L’expert, il ne foutra pas les pieds chez moi. Est-ce que je lui dis comment élever ses enfants ? S’il vient je lui envois les chiens. »

>> Echec de l’employeur devant le TGI puis la Cour d’appel pour faire annuler la nomination d’expert par le CHSCT.

Octobre 2009/« Monsieur l’expert, ça ne s’est pas du tout passé comme je le pensais. On ne va pas vous suivre sur tout, mais il y a certains points qui nous ont vraiment éclairés. »

A l’inverse, les employeurs et managers moins idéologiques ont moins tendance à s’alarmer à la simple vue des Marx rasés de près que sont les consultants, mais ils peuvent faire preuve de résistances beaucoup plus stratégiques (facilitateurs de l’organisation de l’expertise, ils peuvent rejeter toutes les recommandations, jugées illlégitimes, « loin des réalités »). Eux écoutent (poliment) mais n’entendent trop souvent rien d’autre que les discours gestionnaires. Ces résistances rationnelles sont un autre sujet…

Cette entrée a été publiée dans Politique, Sociologie, avec comme mot(s)-clef(s) , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>