Littérature | Sociologie
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Choisir le bon personnage

Romain Gary

Je viens de lire, pour la détente, Pseudo, le livre de Romain Gary dans lequel il revient sur l’invention de son double : Emile Ajar. Et comme toujours, j’ai vu que la coupure entre littérature savante et littérature de divertissement n’était pas bien claire :

« Alyette avait passé une licence de lettres pour devenir vendeuse au Prisunic, et puis, sur mes conseils, elle est devenue reine d’Espagne et avait ainsi la sécurité sociale. Je lui ai donné des cours d’histoire d’Espagne pendant trois mois, pour la préparer, parce que les hôpitaux psychiatriques sont encombrés et il y a sélection. [...] Grâce à mon expérience et à mes encouragements, Alyette est donc devenue d’abord reine d’Espagne et puis simple princesse : nous avions découvert que les reines d’Espagne étaient soumises à un Grand Cérémonial, une Étiquette et un Protocole implacables. C’était trop con de se fourrer délibérément dans quelque chose d’aussi compliqué. »

Romain Gary (Emile Ajar), Pseudo, 1976 (p. 56 de l’édition Folio)

Cet extrait contient énormément de choses :
- le déclassement des diplômés (ici, les lettres qui conduisent à être vendeuse de supermarché).
- la déconnexion entre le travail effectué et le revenu (se prendre pour une Reine histoire d’être pris en charge par la Sécu).
- la vigilance stratégique sur le choix du rôle : c’est trop compliqué de jouer une folle qui se prend pour la Reine, donc autant se rabattre sur le rôle d’une simple princesse.

Ca me fait penser à une enquête que je mène ces temps-ci sur Gare du Nord et Gare de l’Est, dans le 10ème à Paris. Il y a des genres de soupes populaires, servies par des assoces aux profils divers et variés. Or, on peut repérer parmi la clientèle habituée quelques spécialistes de l’auto-mise en scène : ils adaptent leurs sujets de discussion et leurs manières, ils ajustent au mieux leur personnage pour être attractifs (de préférence avec les jeunes filles bénévoles). Le même bonhomme peut parler de Jésus avec une assoce catho, alors que la veille il pouvait chantonner du Brassens anti-clérical auprès des bénévoles d’une association plutôt humanitaire-coolos… Dans le même genre, des jeunes en errance (drogue, prostitution et tout le tralala) disent qu’ils « mettent une disquette » quand ils servent à l’éducateur un récit pour éducateur, au psychologue un récit pour psychologue, etc.

C’est tout l’intérêt de sauter d’une scène à une autre, sans s’enfermer dans le suivi d’une seule structure : certains des SDF ou quasi-SDF qui fréquentent ces distributions alimentaires conviviales sont bien plus stratégiques qu’il n’y paraît.

Bon… cela dit, la misère relationnelle est quand même bien là. Ces moments de convivialité sont un peu l’équivalent de l’accueil « bas seuil » de certaines structures pour les usagers de drogues : on peut obtenir un peu de soutien moral, un genre de RMI de sociabilité sans avoir à faire le long travail de fabrication d’un réseaux d’amis, réseau un peu inaccessible quand on n’a plus trop de famille, pas de travail stable ou pas de travail du tout, et/ou des problèmes psychologiques qui rend fort compliquée toute relation allant au-delà du superficiel…

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4 réponses à Choisir le bon personnage

  1. Ping : Baptiste Coulmont » Archives » Trois petites choses à lire

  2. Vincent dit :

    Ce n’est pas Anderson dans Le Hobo qui parlait de ces sans-abris « qui se convertissent chaque jour » pour avoir accès à telle distribution de nourriture organisée par des religieux ?

  3. En fait, je n’ai pas lu ce livre (pourtant classique) de Anderson. Honte sur moi et merci à vous.
    Effectivement, cette contrainte de re-spécialisation permanente des dominés est probablement une loi générale, aussi vieille que les processus de différenciation dans l’univers charité / travail social.
    Et ça ne facilite pas la construction d’une identité sociale un peu stable (un « moi » condamné au travestissement permanent pour rester présentable, si on le dit à la Goffman)

  4. Vincent dit :

    Je ne l’ai pas lu non plus, mais cette expression m’était restée en mémoire, peut-être parce que je travaillais à ce moment là sur la conversion religieuse.

    Maintenant la question serait de savoir ce qui sépare objectivement ce travestissement continu de personnes en situation de grande précarité de celui que nous opérons tous constamment en activant les différentes facettes de notre « habitus pluriel » pour parler comme Lahire ? Quand cela devient-il anormal ou pathologique au sens sociologique du terme ?

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