Politique | Sociologie
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« Y a pas de petit personnel chez nous »

En conclusion d’une réunion de validation de questionnaire, une élue du personnel tient à nous exprimer sa satisfaction en constatant que les questions abordées collent tellement à leur activité qu’elle se demande même si nous n’avons pas réalisé une pré-enquête chez eux pour avoir pondu un tel bijou. Modeste et honnête, je réponds qu’il suffit souvent d’ajouter quelques questions bien ciblées à une base standard car finalement, sur les grands thèmes, chacun s’y retrouve.

L’expert – Vous savez, par exemple pour l’autonomie, le grand médecin chef est concerné tout autant que la petite vendeuse chez vous. Ce sont les mêmes questions, mais bien sûr l’un et l’autre ne mettent pas les mêmes choses derrière.
L’élue du personnel – Ah non, chez nous il n’y a pas de « petite vendeuse ».
L’expert – Si vous voulez…

Parler des « petites gens » relève souvent de l’acrobatie intellectuelle. Le débat est ancien, opposant, à ma gauche, le « misérabilisme » et, à ma droite, le « populisme ». Le misérabiliste, c’est l’intellectuel pétri de bonnes intentions, qui trouve que manger du cassoulet en boîte après une journée à l’usine et digérer le tout en regardant un vieux Julie Lescaut sur TF1, c’est un peu la loose… tout ça sans mépris déclaré, avec plein de bonne foi et surtout avec la volonté plus ou moins militante de donner à ce pauvre homme l’accès à une culture digne de ce nom. Et c’est là que le bât blesse du point de vue de ceux qui ne sont pas misérabilistes : cette vision généreuse dans la démarche est en fait une insulte et une méconnaissance crasse des valeurs des classes populaires (ça y est, le mot est lâché), qui ne peuvent pas se limiter à une mesure négative, par la distance qui les sépare de la culture des classes supérieures. Cette seconde posture relève d’une vision relativiste puisqu’il s’agit d’affirmer que les goûts artistiques, les façons de se tenir, les décorations d’intérieur ou encore les métiers ne peuvent pas être hiérarchisés (les hiérarchies sociales se limiteraient ainsi ce qui peut véritablement être compté : en premier lieu, l’argent). Ce relativisme sera taxé – notamment par les misérabilistes, mais qui ne se désignent pas ainsi évidemment – de « populisme » parce qu’il s’agirait de proclamer une égalité entre toutes choses, alors que précisément tout ne se vaut pas (aux yeux du corps enseignant et des employeurs par exemple). Le populisme présenterait le risque d’enterrer des problèmes en faisant comme s’ils n’existaient pas.

En matière culturelle, puisque c’est surtout là que se concentre le débat (normal, vu que le goût est censé être éminemment libre, relever de la préférence de chacun), Bourdieu parlait de « légitimité culturelle » des pratiques et des goûts, cette légitimité étant fixée par des instances de consécration comme l’école, les journalistes et les critiques, les musées et autres lieux d’expression artistiques. Le concept a été à tort durci par certains de ses utilisateurs, alors qu’il est assez simple de considérer que cette légitimité culturelle ne pèse sur les individus (les rendant ainsi « misérables ») que s’ils évoluent dans des univers où elle a cours et que si la légitimité des instances de grande ampleur ne rencontre pas des instances concurrentes certes plus locales, mais redoutables dans certains univers sociaux (qu’on songe au poids de France Musique dans une MJC 100% rap).

Parler du « petit personnel »

Dans le monde du travail, le débat fait rage, sans avoir besoin d’inviter un sociologue pour entamer les hostilités. La facilité, c’est bien sûr de faire comme si tout cela n’existait pas, en jouant d’un relativisme absolu facilité par une homogénéisation apparente des conditions de travail (exemple : tout le monde a un bureau avec ordinateur). Ce relativisme bute un peu (!!!) sur les différences de salaire et de pénibilité, mais la tendance est bien là.

Désigner les métiers à la façon d’un organigramme permet d’être neutre et semble-t-il au plus près de la complémentarité des fonctions. Sauf que dans le même mouvement, statutaires ou officieuses, assumées ou humiliantes, ce sont toutes les inégalités qui se trouvent passées sous silence. En revanche, ranger les uns plutôt que les autres dans les rangs inférieurs de l’édifice professionnel fait courir le risque que l’analyse passe pour du mépris.

« Moi je ne dis pas ‘Petit personnel’, je préfère ‘Les professionnels’ »

L’écriture elle-même est habitée par cette tension. Dans une vie de consultant, on peut se trouver flanqué d’une psychologue du travail formée au CNAM par les conférences de Christophe Dejours. En l’espèce, l’équipe devait insister sur le travail laissé dans l’ombre d’une partie du personnel prenant en charge des adultes handicapés. Bénéficiant indirectement du statut de travailleur octroyé par l’Administration française à une partie de ces handicapés (qui évoluaient dans le monde des carnets de commande), les salariés encadrants attiraient à eux gloire et budgets, tandis que les salariés en charge des handicapés déclarés inaptes au travail récoltaient l’indifférence professionnelle (activités dites « occupationnelles ») et l’organisation domestique du foyer qui hébergeait tout ce petit monde. Selon le bon vieux schéma structuraliste, la position subalterne des handicapés « inaptes au travail » était homologue de celle des salariés qui s’en occupaient.

Différence de point de vue au sein de l’équipe des consultants.

L’expert lisse – Il faut réhabiliter chacun dans sa dignité professionnelle. Ces filles font un super boulot et ça passe complètement inaperçu puisque ça ne rentre pas dans l’utilité économique.
L’expert rugueux – Oui, c’est vraiment le petit personnel de la maison, qui occupe les débiles toute la journée en attendant le retour des vrais hommes, qui travaillent et font travailler, et dont on exige alors qu’ils aient préparé le repas et lavé le linge.
L’expert lisse – Mais moi je ne dis pas « Petit personnel », je préfère « Les professionnels », pour tout le monde !
L’expert rugueux – OK, mais en voulant réhabiliter de cette façon ceux qui sont injustement dominés dans les mots comme dans les faits, on ne vient aucunement bouleverser cet ordre des choses.
L’expert lisse – Mais c’est vachement méprisant « petit personnel »
L’expert rugueux – Ça dépend comment tu vois les choses. Ne rien dire, ou employer des termes neutres, ça tait complètement la hiérarchie officieuse qui s’est instaurée. Donc sous couvert d’être sympa, on laisse la souffrance au placard.
L’expert lisse – Mouais…
L’expert rugueux – En même temps, dire juste ça, c’est assez limité en effet. Il faut dire ce qu’ils font de bien, de réussi, de nécessaire.

On tient là l’essentiel : l’importance de rendre compte dans le même discours à la fois la position dominée ET la valeur professionnelle. Ne faire que l’un c’est enfermer le travailleur sans sa condition inférieure, ne faire que l’autre c’est laisser tranquillement faire le marketing interne qui consiste à dire que tout le monde a sa place, que tout le monde a une fonction également digne… sans s’attarder un seul instant sur les rapport de domination entre ces « professionnels également dignes ».

Passer sous l’échelle hiérarchique ne porte pas malheur si c’est pour compter les barreaux

La plupart du temps, ceux qui se fâchent contre l’analyste qui parlent du « petit personnel » ou du « bas de l’échelle » sont ceux qui se situent plutôt en haut. Si les mots sont pesés et la valorisation du travail bien soulignée, le petit personnel ne se sent pas insulté mais décrit dans sa position sociale. Tout cela est finalement logique. Qui a quelque chose a perdre avec ce discours du dévoilement de ce que tout le monde sait mais tout le monde tait ? La réponse est simple : ceux qui sont responsables activement ou passivement de ces rapports de domination, dont ils ne veulent pas entendre parler puisqu’ils ne peuvent pas les justifier (à l’inverse d’une grille de salaires par exemple, qui peut sembler injuste mais peut s’expliquer par une convention collective, la loi du marché, etc.).

La chemin est étroit et semé d’embûches mais il faut bien parvenir à se frayer un passage entre stigmatisation et indifférenciation. Reste bien sûr des cas de figure dans lesquels il n’y a guère de tâches à valoriser, mais la chose est rare dans le monde du travail, et n’est de toute façon pas l’apanage du petit personnel…

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2 réponses à « Y a pas de petit personnel chez nous »

  1. Lony Mugisha dit :

    Bonjour,

    Je suis Etudiant en sociologie et suis particulièrement séduit par vos travaux. Comment puis-je faire pour m’abonner à ce blog?
    Merci de votre attention,

    Bien cordialement,

    Lony Mugisha.

  2. Gerard Rimbert dit :

    Bonjour,
    Merci pour cette marque d’intérêt. Pour s’abonner, les petites icones en haut à gauche permettent de prendre le flux RSS des posts et/ou commentaires… mais ça ne fonctionne plus. Je délaisse un peu le site comme le blog… Du coup suivre le contenu par une visite de temps en temps ne devrait pas être trop lourd.

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