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Portraits sociologiques

Public – Licence 1 de Sociologie
Cas pratique – Utilisation des concepts de Pierre Bourdieu pour décrire sociologiquement des individus, des groupes, des situations

Énoncé
Pour chacun des trois récits suivants, l’exercice consiste à montrer ce que les individus ou les groupes d’individus ont en commun et ce qui les distingue. Pour cela, il faut utiliser les notions de Pierre Bourdieu comme position sociale, capital culturel, capital économique, habitus, ethos et hexis corporelle ; mais aussi celles sans créateur attitré : ascension sociale, déclin et reproduction sociale.
- Faites court ! Ramenez votre propos aux caractéristiques sociologiques essentielles.
- Examinez bien les faits, et mettez-les en relation grâce au vocabulaire sociologique.
- Soyez précis, n’inventez rien qui ne soit dans le texte et n’accumulez pas les concepts juste pour montrer que vous les connaissez.

Récit 1

Franck est le fils d’un ingénieur, et a lui-même obtenu un diplôme d’ingénieur. A la sortie de son école d’ingénieur, il met en œuvre un projet d’agence de cours particuliers (qu’il pressentait comme très performant financièrement). Bien que son entreprise soit en bonne santé au bout de plusieurs années, il tient à mener personnellement la gestion, accomplissant même des tâches subalternes. Pour autant il se montre dépensier en matière d’habitat, de loisirs et d’équipement audio-visuel. Bernard est fils d’ouvrier. Ayant quitté l’école à 16 ans, il a travaillé sur les marchés. Aujourd’hui, il « fait les marchés », à la tête de sa propre affaire. Son temps et sa pensée sont largement employés à augmenter ses gains monétaires.

Correction récit 1
Franck (fils d’ingénieur) est d’une origine sociale plus élevée que Bernard (fils d’ouvrier). Si l’ascension sociale est évidente chez Bernard (petit commerçant à la tête de son affaire), la reproduction sociale chez Franck est discutable : il a obtenu le diplôme d’ingénieur mais n’exerce pas, et sans plus de données, on ne peut pas décider s’il occupe ou non une position sociale supérieure à celle d’un ingénieur moyen. Franck et Bernard ont en commun d’avoir une activité qui consiste à accumuler du capital économique. Pour autant, ils ne sont pas des héritiers de capital économique. Le fait qu’ils s’impliquent personnellement dans la gestion de leur affaire est un bon indicateur de leur habitus d’homme d’affaires, de leur ethos entrepreneurial. Mais l’habitus de Franck est aussi caractérisé par un certain goût pour l’équipement audiovisuel, si bien qu’on ne peut pas le résumer à cet ethos.

Récit 2

Charles-Henri habite les beaux quartiers de Paris. L’appartement appartient à la famille depuis plusieurs générations. Un ascenseur privé mène directement chez lui. A la sortie d’une école de commerce peu prestigieuse, il intègre l’entreprise familiale. A 33 ans, ses parents meurent : il hérite à la fois de la fortune familiale et du poste de P-DG. Mais sa gestion se révéla catastrophique. Il revendit la société avant la faillite, alors qu’elle avait déjà beaucoup perdu de sa valeur d’origine. Son héritage lui permis de vivre confortablement toute sa vie. Léon est le fils d’un célèbre universitaire, spécialiste de philosophie allemande, et d’une responsable d’édition de poésie grecque. Il a lui aussi suivi la voie « royale » des philosophes français, à savoir l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm à Paris. Il est en train de devenir à son tour un grand savant, reconnu pour ses titres scolaires autant que pour ses recherches en cours.

Correction récit 2
Les deux individus sont des héritiers : l’un surtout d’un capital économique, l’autre essentiellement d’un capital culturel. Cela dit, la famille de Léon possède aussi un certain capital économique (salaire d’universitaire), mais sa part est faible, comparée au capital culturel. Ce qui oppose les deux jeunes gens tient à l’ajustement entre leur capital spécifique et leur habitus : celui de Charles-Henri ne convient pas à la gestion de son héritage (il n’a pas hérité du « mode d’emploi » pour une bonne gestion de son capital économique, le « sens des affaires », si bien que la reproduction sociale est ici un semi-échec). Inversement, Léon a hérité d’un capital qui va de pair avec le « mode d’emploi » pour l’utiliser : le capital culturel se transmet précisément par l’inculcation d’un habitus générant les attitudes valorisées par l’école (aisance avec le savoir, attitude cultivée, goût pour les études, décodage des attentes implicites du corps enseignant, etc.).

Récit 3

A la fin des années 1960, les paysans français sont un des derniers groupes sociaux à accéder aux loisirs de la mer. Ne sachant généralement pas nager, ils restent surtout sur le sable. Bien qu’ils se soient musclés grâce aux travaux de la ferme, ils ne pratiquent aucun sport de plage, semblent mal à l’aise avec le fait de se dénuder partiellement. Tout semble indiquer qu’ils sont tentés par un loisir à la mode qui leur a longtemps été interdit, sans pour autant disposer du « mode d’emploi ». A la même époque, et depuis les années 1950, de jeunes bourgeois parisiens souhaitaient une autre vie que celles de leur famille. Proches de réseaux sportifs chics et de haut niveau (natation) et en contact avec des magazines « branchés », ils ont fondé une entreprise (le Club Méditerranée) proposant des vacances d’un genre nouveau, en rupture avec les loisirs de la bourgeoisie traditionnelle : on dort dans des tentes, on pratique des sports sans esprit de compétition, on embellit son corps (qui devient source de plaisir), on met de côté les conventions sociales, etc.

Correction récit 3
Le seul point commun qu’on peut signaler concerne la volonté de changer plus ou moins son style de vie, de rompre en partie avec une ou plusieurs traditions du groupe (partir enfin à la mer pour les paysans, rompre enfin avec les conventions et les vacances bourgeoises pour les jeunes parisiens). Mais alors que les premiers sont en quelque sorte en retard culturellement, les seconds ont au contraire un temps d’avance, en inventant un nouveau type de vacances. D’autre part, si les fondateurs du Club Med sont tout à fait à l’aise avec leur corps, en en faisant explicitement une source de plaisir et un instrument à embellir, les paysans sont au contraire pudiques et maladroits à la plage (ils ne nagent pas et ne connaissent pas les jeux de plage). Leur émancipation sociale par les loisirs est bloquée par une hexis corporelle (construite par et pour le travail agricole) peu compatible avec ce genre de pratiques.

Pour aller un peu plus loin…

Sur les récits 1 & 2
- Pierre Bourdieu, « Les trois états du capital culturel », Actes de la recherche en sciences sociales, n°30, 1979, p. 3-6 [en ligne]
- Pierre Bourdieu, « Habitus, code et codification », Actes de la recherche en sciences sociales, n°64, 1986, p. 60-64 [en ligne]
- Patrice Bonnewitz, Premières leçons sur la sociologie de P. Bourdieu, PUF (coll. Major Bac), 1997, 124 p.

Sur le récit 3
- Patrick Champagne, « Les paysans à la plage », Actes de la recherche en sciences sociales, n°2, 1975, p. 21-24 [en ligne]
- Bertrand Réau, « S’inventer un autre monde. Le Club Méditerranée et la genèse des clubs de vacances en France (1930-1950) », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 170, 2007, p. 66-87 [résumé en ligne]

Cet exercice est une version à peine remaniée d’un exercice donné en devoir sur table aux étudiant de la Licence 1 de Sociologie de la fac de limoges lors des années scolaires 2005-2006 et 2006-2007. Merci à eux d’avoir été source d’inspiration…

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